Depuis sa formulation par Andrew MacAfee en 2006, le concept d’Entreprise 2.0 s’est propagé à force d’évangélisation et d’expérimentation, même si sa traduction concrète et immédiate reste encore nébuleuse dans le quotidien des décideurs comme des salariés. Jusqu’à se dire que les profondes transformations organisationnelles, managériales et culturelles pressenties d’après les nouvelles possibilités technologiques resteront reléguées à très long terme, voire aux lendemains qui chantent ou aux calendes grecques. Alors faute de résultats, faut-il alors considérer l’Entreprise 2.0 comme un concept “en fin de cycle” comme l’annonce Frédéric Poulet, voire qu’il serait même salutaire de “déconstruire” selon Frédéric Bascunana ?
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Fred Cavazza avait résumé le mouvement en 2007 dans un excellent article de synthèse et une phrase simple:
Pour faire court, il s’agit d’utiliser dans le monde de l’entreprise les outils qui ont fait le succès du web 2.0.
Wikis, blogs, flux, timeline, et réseaux sociaux – véhiculent de nouveaux usages de communication, en même temps qu’ils rendent potentiellement possible de nouvelles formes de collaboration, efficaces, réactives et motivantes.
Or nous subissons aujourd’hui davantage le monde qui change que nous n’en tirons partie: infobésité, surcharge cognitive, complexités organisationnelles, politiques politiciennes, cycles de plus en plus courts, désengagement, mal-être au travail… Il apparaît à de plus en plus de gens que nos organisations héritées du taylorisme disposent avec les nouvelles technologies de larges réserves d’efficacité qui ne demandent qu’à être libérées. A condition d’intégrer pleinement les possibilités offertes par les nouveaux usages numériques, et de pouvoir conduire le changement, et dans les structures et dans les mentalités. Et de savoir où aller, et par quoi commencer.
Un des premiers chantiers les plus visibles dans les entreprises pionnières fut la mise en place de communautés, qui a déjà suscité un certain nombre de retours d’expériences. Pour autant, si de belles dynamiques communautaires d’échange, de décloisonnement et de partage de connaissances ont pu voir le jour sur des réseaux sociaux internes tels que ceux d’Orange, Danone ou Alcatel-Lucent, les communautés ne peuvent pas être à elles seules réguler la nouvelle organisation du travail. Et n’ont d’ailleurs jamais eu cette vocation. En effet:
- Tous les collaborateurs, managers et dirigeants ne s’y engagent pas. Pour beaucoup, s’investir durablement dans une communauté apporte peu de valeur ajoutée dans l’accomplissement de leurs missions immédiates.
- Par essence, l’espace de la communauté n’est pas celui de la hiérarchie. Les espaces de conversation ont vocation à susciter le partage mais pas à prendre des décisions impactantes, coordonner l’activité, manager au quotidien.
Bref, quand l’intérêt opérationnel immédiat n’est pas là, l’implication des salariés dans une communauté est limitée. L’Entreprise 2.0, comme le soulignait avec brio dès 2009 Bertrand Duperrin ici et là, doit s’aligner sur les processus de l’entreprise réelle: le “partage” n’est pas une finalité business en soi. Et Bertrand d’articuler deux mondes qui se complétent plus qu’ils ne s’opposent: le monde de la gestion de communautés, et le monde du “management socio-collaboratif”, ancré dans l’avancement du travail au quotidien, ou comment s’organiser ensemble en process, tâches et projets.
(source : duperrin.com)
Alors quel est le problème ? Si les pratiques communautaires se sont bien développées dans l’entreprise, en même temps que Facebook et Twitter au dehors, le “management socio-collaboratif” en est quasi resté à ses balbutiements.
Du moins à grande échelle, celle des directions générales, des DSI et des DRH. Car comme le souligne Arnaud Rayrolle, managers et collaborateurs sont autant d’entrepreneurs qui peuvent aujourd’hui très facilement expérimenter à la base de nouvelles façon de travailler ensemble plus efficacement.
L’évolution des modes de distribution des applications informatiques vers des offres de services en ligne leur apporte une nouvelle liberté : ils expérimentent ces nouveaux usages sans dépendre d’un projet informatique ni du processus d’arbitrage associé.
Et ne se privent pas de le faire, sans forcément attendre les ERP 2.0. Des tendances intéressantes, de nouveaux outils 2.0 et de nouvelles pratiques socio-collaboratives se dessinent actuellement du côté de start-ups de la Silicon Valley, et méritent qu’on s’y attarde pour se centrer sur le travail, et non seulement sur les gens comme les réseaux sociaux.
Par exemple, je crois beaucoup dans Asana, lancé officiellement en novembre par Dustin Moskovic, cofondateur de Facebook, qui préfigure peut-être le mieux les ambitions d’une nouvelle génération d’outils porteurs d’usages collaboratifs permettant de travailler efficacement ensemble.
Le principe d’Asana est simple, pas vraiment neuf mais brillamment développé : une to-do list partagée permettant de créer des tâches, les prioriser, les assigner à ses collègues et suivre le flux d’activité de ses équipes. On peut choisir de “suivre” certaines tâches et projets conduits par d’autres pour mieux coordonner avec eux son travail en réduisant les réunions chronophages et le “bruit” des chaines d’emails. D’autant que chaque tâche peut susciter une conversation, façon réseau social, simple et directe mais ancrée dans un contexte… et un objectif à compléter.

Doté d’une expérience utilisateur très fluide, Asana ambitionne d’être l’interface principal centralisant les flux d’activité du quotidien, l’endroit unique où voir qui travaille sur quoi, poser toutes les questions nécessaires à l’exécution des tâches, recevoir des mises à jour en temps réel sur l’avancement global du travail. On choisit les sujets et les projets que l’on désire “suivre” les flux d’avancement et de conversation. Plus passionnant, à une époque pleine de distraction, de bruit et d’éparpillement individuel ou collectif, Asana aspire à recréer les conditions du “Flow”, état de concentration, de productivité et d’expérience optimale conceptualisé par le psychologue américain Mihály Csíkszentmihályi.
Et Asana est loin d’être la seule initiative visant à améliorer le travailler-ensemble à partir de l’organisation d’une équipe, d’un service ou d’une entreprise. Citons par exemple Joel Spolsky, le créateur de Stack Overflow qui a lancé en septembre Trello, une autre approche décrite ici. Ou encore plus proche de nous le français Azendoo avec une autre approche moins centrée gestion de projets qu’Asana.
J’ai particulièrement retenu du meet-up #E20 chez Next Modernity la belle vision de Cécil Dijoux à laquelle je crois:
L’entreprise de demain sera fluide, éminemment collaborative, agile, alignée, inter-connectée et diablement efficace
Je ne sais pas si on l’appellera “Entreprise 2.0”, “Entreprise 3.0”, “entreprise numérique” ou je ne sais quel autre terme, mais les mots, les labels importent finalement bien peu dès lors que l’histoire continue d’avancer.
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